Et comment serai-je juste, désormais ?

Je pensais faire de ceci un thread sur twitter, parce qu’il y a forcément plus de visibilité et que je ressens le besoin d’en parler « au monde », mais finalement, il aurait été beaucoup, beaucoup trop long, donc c’est mon blog qui le récupère.

Je n’en ai pas parlé jusqu’alors, parce que ça me remue très fort, mais c’est nécessaire.
Pour évacuer, d’une part, mais aussi pour rendre hommage.

Bref.
Il y a un gros mois, un de mes oncles a fait un AVC.
Violent, l’AVC.
Il s’est retrouvé avec un locked in syndrom, le syndrome du scaphandrier.

En d’autres termes, tu es coincé dans ton corps : lucide, conscient, mais tétraplégique et aphasique. 
Les seuls mouvements lui restant étaient le clignement de paupière et un mouvement oculaire limité à la verticale. 
La communication, pour possible qu’elle soit, est très compliquée. L’interlocuteur pose des questions fermées, et le malade cligne des yeux, une fois pour oui, deux fois pour non.
Lorsqu’une rééducation est envisagée, un orthophoniste met en place un système de communication plus évolué, à base d’alphabet adapté, pour permettre au malade d’exprimer spontanément sa pensée.

Concernant mon oncle, il n’y aura pas eu de temps de mettre un tel système en place. Après trois semaines en service de réa, il est décédé d’une septicémie. 
 Et c’est très bien. 

Plusieurs fois, il lui avait été demandé ce qu’il souhaitait : soit au minimum deux ans de rééducation avec trachéo et sondes en vue d’une récupération tout à fait hypothétique qui se limiterait certainement à la mobilité d’un doigt, soit partir. 
Il a été très clair, à chaque fois. Partir.

 Du coup, la septicémie, quand il n’y a pas le fameux « acharnement thérapeutique », c’est très efficace pour partir.

 [Petite aparté sur l’euthanasie : elle n’est toujours pas légale en France. Et c’est scandaleux. Si dans le cas de mon oncle, la septicémie lui a permis une mort « apaisée », l’alternative était d’arrêter l’assistance respiratoire et les aspirations. Voilà voilà. Scandaleux. Préférer une mort par étouffement à une mort digne, préservant, autant que faire se peut, l’intéressé et ses proches]

Remarque que s’il avait choisi la rééducation, ç’aurait été très bien aussi. Je n’exprime pas un avis personnel sur le choix à faire dans ce genre de situation. Son corps, sa vie, son choix. La famille aurait été là.

(D’ailleurs, à ce titre, je le dis ici : si ça devait m’arriver, ben demandez-moi ce que je veux, et respectez mon choix, de manière pleine et entière. C’est très simple)

Il a passé la 1ère semaine et demi dans un service de réa près de chez moi, pour être ensuite rapproché de ses filles (et du reste de la famille, d’ailleurs), mais beaucoup plus loin pour moi. 

J’ai donc pu passer du temps avec lui plusieurs fois au cours de cette première partie d’hospitalisation. 
Oh, pas beaucoup.
Pas suffisamment.
Et dans un contexte où ce que j’avais besoin de lui dire, ce que j’aurais en fait pu lui dire toutes ces années à se croiser au gré de nos contingences propres, mais que tout un chacun a tellement du mal à exprimer à ceux qui comptent, par pudeur mal placée ou par superstition, bref, ces choses, je n’ai pas su les exprimer, là, dans l’intimité d’une chambre de réa, au milieu des appareillages, de leurs bips et de leurs expirations artificielles.

D’abord parce qu’il faut un temps pour conscientiser le cauchemardesque et la réalité du changement irréversible. Ensuite, parce qu’on garde toujours l’espoir d’un retour à la normale. Enfin, parce que ce contexte faisait émerger l’importance que cet homme représentait pour moi.

Si je vous avais parlé de lui il y a deux mois, j’aurais parlé de cette importance. Mais, sans en avoir conscience alors, il se serait agi de la partie émergée de l’iceberg. Je le constate depuis bientôt un mois : cet iceberg ne cesse de me révéler sa masse. Comment aurais-je pu exprimer tout ce que je redécouvre encore maintenant ?
Et c’est pour ça que j’ai besoin de coucher par écrit tout ça. Pour verbaliser cette importance. Pour réabsorber cet iceberg avant qu’il ne m’écrase. Et pour rendre hommage.

Alors, que dire ?
Cet homme de 67 ans était instituteur à la retraite, de cette époque où les enseignants étaient formés et où le système permettait des classes à taille humaine. C’était un grand pédagogue, dans toute l’acceptation positive du terme. 
Il était musicien de haut niveau. Autoditacte, il était avant tout tubiste, mais se débrouillait sur d’autres instruments : clarinette, flute traversière, flute, … Il a dirigé et fait progresser l’harmonie du village pendant 15 ans, et sur cette période, quasiment tous les enfants dudit village ont appris la musique avec lui, pour intégrer ensuite l’harmonie. Nous commencions à avoir une vraie réputation, et ça n’est pas peu dire pour un village de 500 habitants.
Il avait très vite organisé un spectacle de noël de l’harmonie : construction de coulisses amovibles pour la salle des fêtes, construction de décor, organisation des répétitions, repérage des talents musicaux et de scène. Il ne faisait pas tout seul, hein, mais il avait ce super pouvoir de catalyseur qui permettait à des personnes assez hétéroclites de prendre du plaisir à être ensemble.

Bien évidemment, les croquantes et les croquants de l’époque l’ont évincé (il était sans doute aussi trop de gauche), mais peu importe, il a rejoint l’harmonie du bourg voisin, déchargé des responsabilités de directeur et de prof de musique (il enseignait tous les instruments et la théorie), où il a pu se consacrer entièrement à son tuba. 
Ceci étant, quand on a du talent et de telles qualités, on est sollicité. Au cours des 20 ans qui ont suivi, il est redevenu professeur de musique, et s’il a décliné la direction (par modestie et (!) complexe de l’imposteur, parce qu’autodidacte), ça faisait un an et demi qu’il avait été élu président de la société de musique en question.
A l’unanimité, bien sûr.
Et pour cause. Grace à lui, cette (encore) petite formation d’une cinquantaine de musiciens a pu bénéficier de la direction de musiciens professionnels, permettant un bond qualitatif hallucinant des productions. 
Je le sais, je l’ai constaté : l’harmonie en question était à la cérémonie (civile, bien sûr) et a interprété cinq morceaux bluffants de maitrise. Il aura d’ailleurs fait sa sortie sur la reprise du générique de Game of Thrones, ce qui a quand même de la gueule, il faut bien le dire. (et la qualité de la reprise était là).

C’est déjà pas mal, mais il était aussi botaniste niveau expert. La flore locale n’avait aucun secret pour lui, à ce point qu’il a découvert une plante jusqu’ici inconnue dans nos contrées et que son nom figure à ce titre dans un ouvrage de référence.

Il était aussi un fils dévoué, un père génial et un grand-père exceptionnel, allié feministe et LGBTQ+ friendly. Ce ne sont pas des mots en l’air, c’est juste objectif.

C’était, de manière générale, un hackeur : tout était sujet de réflexion et de compréhension, de curiosité et d’apprentissage. Alors, en vrac, il a construit sa maison avec son beau-père (et pas une cabane), il était motard et ouvrait son moteur, il a plongé dans l’informatique au milieu des années 90 et est devenu programmeur (il faisait lui-même ses logiciels pour ses classes de primaire), il était mathématicien pour le plaisir (genre : tiens, comment calculer la surface d’une sphère effectivement vue par l’œil humain), …

Et puis, parler de lui sans parler des histoires drôles (ou pas), ce ne serait pas complet. C’était un conteur né, mais surtout un amuseur d’exception, qui aura fait rire au larme non seulement sa famille mais aussi toutes les personnes qui le côtoyaient.

La cérémonie a rassemblé beaucoup, beaucoup de monde. J’ai été frappé du nombre de personnes qu’il avait touchées, du nombre de personnes qui considéraient son passage dans leur vie comme réellement important. Et ça a confirmé le sentiment que j’avais que nous perdions une personne importante (la vraie importance, pas celle des élections ou de la célébrité).

Et pour moi ? 
Pour moi, il est celui qui m’a appris la musique : la trompette, en l’occurrence, mais aussi la théorie. Et ce n’était pas une sinécure, vu que j’étais un gamin puis un ado assez peu assidu. Mais au-delà de de la technique et des bases académiques, ce qu’il m’a transmis de plus important sans que je m’en rende compte, c’est être musicien, pas juste instrumentiste. Et ça, c’est au cours de ce mois que j’en ai pris conscience.
Mon enfance et mon adolescence sont aussi parsemées de cadeaux que j’ai reçus de lui : un pupitre, une flute à bec en bois, une boite de mécano par an pendant, pfiou, au moins douze ans, des méthodes de trompettes, etc, etc … 
Par ailleurs, beaucoup de mes valeurs viennent de lui. Ce sont des valeurs communes dans ma famille, mais c’est essentiellement lui (sans compter mes parents, bien sûr) qui me les a transmises. Patience, tolérance, respect de l’autre, prise en compte de l’autre, transmission, etc, etc … 
Et ce que je perçois maintenant seulement, c’est qu’il est un pilier de ma vie.

Nous avons subi d’autres deuils, bien sûr, même si ma famille est plutôt préservée jusqu’ici. Mais pour celui-ci, quotidiennement, je me rends compte que cet homme habite la plupart de mes actes et de mes projets : 
  • rien que mon mot de passe sur mon pc, c’est de la musique, et ce, depuis plusieurs années ; 
  • mes projets musicaux étaient tous teintés de l’anticipation de sa réaction, de ses conseils et de sa valorisation ; 
  • à chaque fois que je prenais ma trompette, je pensais à lui ; 
  • ces deux morceaux dont je n’arrive pas à dépêtrer les lignes mélodiques, c’était à lui que j’envisageais de demander un coup de main ; 
  • à chaque fois que je prends ma guitare, c’est en pensant à ses recommandations ;
  • mon projet de rejoindre une harmonie, c’était en prévoyant de faire le lien avec la sienne ; 
  • ce projet de vidéos/musique, quel intérêt s’il ne peut pas les voir ?
  • j’ai besoin de poser ma partition ? c’est le pupitre qu’il m’a offert à 9 ans que je sors ; 
  • lorsque j’ai sorti mon mécano pour mon fils, c’était une transmission que je faisais ; 
  • à chaque fois que je sors ma flute, ce sont les gestes de préparation et d’entretien qu’il m’a appris que je réalise ;
  • etc ;
  • etc …

Je me rends compte que ça fait des années qu’il ne se passait pas un jour sans qu’un objet ou une action me renvoie à lui.

A vrai dire, cette importance que je réalise avoir du mal à retranscrire ici, elle s‘est manifestée à l’annonce de son décès : je n’étais plus en mesure d’écouter de la musique. Ça ne m’était jamais arrivé. 
Quand j’arrêtais ma playlist, c’était en en pensant : « à quoi bon ? ». 
Alors bien sûr, je suis grand, et je suis capable de dépasser ça en conscientisant que non, clairement, ce n’est pas ce qu’il aurait souhaité, bien au contraire. Et la cérémonie, c’est aussi ce qu’elle a renvoyé (sa petite fille de 18 ans, en particulier, a prononcé quelques mots en ce sens, qui m’ont électro-choqué) : le meilleur hommage, c’est de poursuivre ce qu’il faisait, avec nos moyens, transmettre ce qu’il nous a transmis, et il ne sera mort que lorsque cette chaine sera rompue.

Ça me rassure : vue la quantité de personnes qu’il a impactées, il devrait vivre encore 1000 ans.

Mais cette perte laisse une béance. J’ai un sentiment physique d’amputation. Et au-delà de cette béance, je m’en veux terriblement de ne pas avoir passé plus de temps avec lui lorsque nous nous croisions, de ne pas lui avoir envoyé ces deux morceaux aux mélodies trop intriquées pour mon oreille, de ne pas l’avoir poussé plus à se mettre sur youtube avec son tuba, de ne pas avoir su dépasser mes contingences familiales pour mener à bien certains projets pour les soumettre à son approbation.

Mais plus que tout, je m’en veux de ne pas lui avoir dit, lors de ces derniers jours carcéraux, l’importance qu’il représentait pour la personne que j’étais devenue, la place fondatrice qu’il avait occupée, et à quel point je l’aimais.
En toute honnêteté, passé la première semaine et demi au cours de laquelle je lui ai tenu compagnie, lu un livre (choisi par lui-même), taché d’échanger a minima, fait des massages des mains, et pendant laquelle ce n’aurait pas été le moment de livrer ça (et de toute manière, en avais-je conscience ?), bref, après cette première semaine et demi, quand il a été transféré trop loin pour que je puisse facilement lui rendre visite, je suis redevenu le petit neveu, l’enfant préservé qui ne conçoit pas que l’adulte puisse disparaitre.
J’aurais eu au moins une occasion de m’y rendre, mais j’ai cru avoir le temps de patienter jusqu’au week-end suivant, histoire de me consacrer à cette contingence familiale « forcément impossible à remettre ultérieurement » ; de toutes manières, que pouvait-il bien arriver, n’est-ce pas ?

Et donc, voilà.
Je ne peux que digérer ce regret et, en attendant, rendre hommage et le garder vivant le plus longtemps possible.

Et tu sais quoi ? J’ai pris vingt ans d’un coup, mais là, tout de suite, je suis un petit garçon de douze ans, parfaitement inconsolable.

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