A B.



Depuis que je suis capable d’appréhender le concept de la mort, je sais que cette dernière ne me fait pas peur.

Ça n’est pas une fanfaronnade : les conclusions philosophico-théologico-métaphysiques des élucubrations de ma réflexion desquelles je me suis déjà ouvert dans ces pages éclairent mes schémas de pensée (car de l’œuf ou de la poule, dans le cas présent, c’est apparemment l’œuf qui vint en premier) et rendent un ensemble finalement cohérent avec cette affirmation (remarque, je m’en sais gré, sinon, j’aurais eu l’air d’un con).

Le fait que je me sache immortel doit aussi contribuer à cette absence de crainte, mais c’est une autre histoire, et il ne peut y’en avoir qu’une (par billet).


Donc, disais-je, je n’ai pas peur de la mort (en fait, elle me ferait un peu ièch, tant il est vrai que j’ai horreur qu’on m’impose quoi que ce soit), mais quitte à mourir de quelque fait que ce soit, j’aimerai autant que cela se fasse sans (trop) de souffrance.
Dès lors, je sais qu’il y a au moins deux types de mort dont je souhaite ne pas être victime.

Dans le désordre, il s’agit de la noyade et de la crémation.

La première, parce que je sais que, dès lors que l’oxygène présent dans le sang vient à se raréfier, les poumons paniquent et n’ont de cesse que de vouloir être de nouveau remplis, se moquant comme de leur première inspiration de ce qui se trouve réellement derrière la barrière des lèvres.
Or, pour faire passer plus souvent qu’à mon tour quelques malheureuses gouttes de liquide (quel qu’il soit : eau, soupe, café, bière, eau de cuisson de poireaux …) dans le communément appelé trou à tarte, je sais –je sais !- la douleur de la quinte de toux qui résulte de la panique du corps dès qu’il perçoit qu’autre chose que de l’air cherche à se frayer un passage vers ces mêmes bêtes poumons.
Alors on dira que j’extrapole, mais à l’idée d’un envahissement généralisé jusqu’au bout des bronchioles de mon système respiratoire par un liquide, quel qu’il soit - eau, soupe, café, bière, eau de cuisson de poireaux …, la douleur associée et la conscience du besoin en oxygène qui ne peut-être assouvi me fait super flipper

La seconde, à cause de la douleur absolument effroyable de la brulure et de ce qu’elle agit de l’extérieur vers l’intérieur : il semble qu’on a pleinement le temps de profiter de cette effroyable douleur et d’en découvrir d’insoupçonnées lorsque les couches plus profondes de l’épiderme et les organes commencent à être atteints.
Il y a par ailleurs dans l’action du feu une notion de destruction pure, simple et définitive qui glace d’effroi mon souci d’intégrité physique.


Alors bien sûr, les fois dans ma vie où j’ai eu envie de me tuer, je te raconte même pas comment le feu et l’eau se trouvaient bons derniers des moyens que j’envisageais.
Sans compter que l’instinct de survie étant ce qu’il est, la pulsion qui fait qu’on passe à l’acte est brève : avant elle, ce n’est pas encore possible, mais tout de suite après son passage c’est trop tard, l’instinct de survie fait de nouveau son boulot.
Conclusion, quitte à en finir, autant choisir un moyen bref.


Alors, lundi, en arrivant au boulot, et embrassant une collègue en larme, je suis resté tout con d’apprendre que B. s’était suicidée ce week-end. Elle s’est immolée, dans son abri de jardin.

B., je ne la connais pas.
Je l’ai croisée dans deux ou trois réunions, grande femme d’une petite quarantaine d’année, aux yeux de chat et aux pommettes hautes. L’habit ne faisant pas le moine, ce sont ses plus anciennes collègues qui m’ont appris que derrière un abord un peu froid, voire hautain, il y avait une souffrance latente, un mal de vivre qui affleurait régulièrement.

B., je ne la connais pas.
Je n’ai pas à juger son désir de ne plus vivre et son mal-être –c’est tellement intime. Et puis, si notre mort ne nous appartient plus, que nous reste-t-il, hein ?

B., je ne la connais pas.
Et si sa mort avait été provoquée par un médicament, des veines coupées, un accident de voiture, voire même une défenestration, je pense que ça s’arrêterait là. La douleur de la perte appartient à sa famille et à ses amis.

Mais j’ai beau ne pas connaître B., je ne peux m’empêcher de l’imaginer, dans son abri de jardin : le désespoir qui tord le ventre, les mains qui saisissent le jerrican d’essence destiné à la tondeuse, le bouchon qui saute, le liquide qu’on renverse autour de soi, sur soi, presque par défi, parce que ça calme un peu ce monstre qui broie les entrailles.
L’allumette qu’on craque. Ça calme encore un peu plus. Mais aujourd’hui, moins que les autres fois.
Alors, la voilà, la pulsion de mort, la vrai, celle qui fait lâcher l’allumette.

Oui, mais … oui mais tout de suite après, il y a cette sorte d’implosion chaude, qui fait sortir de la torpeur dans laquelle on était, il y a les flammes qui embrasent les vêtements, qui lèchent les chairs et qui commencent à les bruler.
Et ce fameux instinct de survie qui déboule avec son adrénaline … et on décide que non, pas aujourd’hui, c’est des conneries …
Oui, mais … oui mais il y a la douleur insoutenable de moins en moins tenue en échec par l’adrénaline, la fumée, les cheveux qui s’embrasent. On cherche la porte à tâtons, en gémissant, les entrailles et le cœur broyés par la panique.

Et puis il n’existe plus que le feu, sur soi, en soi, la douleur abominable qui n’a pas de fin, il y a les cris d’absolu horreur et de douleur, de douleur …
Quand ils s’éteignent dans la gorge, ils continuent dans la tête. Et on a mal, et on ne veut pas, on ne veut plus et en plus d’avoir mal, on a peur, et …

Et finalement, il n’y a plus rien. Mais ça n’est pas une libération, parce qu’on ne le sait pas. Et cette agonie a duré une éternité.


B., je ne la connais pas. Mais depuis lundi, quand je pense à elle, je pleure.


Commentaires

1. Le jeudi, septembre 11 2008, 18:44 par Solita

Bin dis donc pour un retour c'est fracassant!!! J'en ai la chair de poule. C'est vrai que c'est d'une violence rare pour un suicide.
J'ai déjà eu la preuve que la douleur psychique (surtout chez les ados) est souvent remplacée par une douleur physique qui permet de l'anesthésier, mais là c'est vraiment le summum de la détresse...

Je comprends que tu pleures même si tu ne la connaissais pas, juste pour l'avoir croisé physiquement, c'est choquant.
Je te fais de gros calins.

2. Le mercredi, septembre 17 2008, 19:54 par Nickie

Effectivement, difficile de demeurer insensible à ce genre de souffrance. Qui est telle que l'extrême est utilisé pour mettre fin à ses jours.

En décembre 2005, ma cousine qui était dans le même genre de souffrance, a fui l'automobile que conduisait son père, arrêtés alors à une station d'essence.

Elle a traversé la rue, est entré dans une boucherie, est allé de l'autre côté du comptoir, a saisi un couteau de boucher, et s'est ouvert la gorge d'une oreille à l'autre...

Ce genre de mort est terrible pour ceux ou celle qui se la donne: elle laisse des cicatrices à vie et des images d'horreur sur les proches après.

Gros bisous de chez moi ;)

3. Le mercredi, octobre 22 2008, 15:15 par KannTo

Solita > Ce qui est terrible aussi, c'est qu'en dépit de l'étendue de cette détresse, elle reste si peux visible avant le passage à l'acte. Merci du passage et du gros calin en tout cas.

Nickie > C'est effectivement terrible. L'impact sur l'entourage doit être effroyable. Gros bisous d'ici aussi

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